« ils m’ont laissé comme ça »

Dernier jour avant les vacances, il y a une liesse et une excitation que l’on ne sentait plus ces derniers temps. Les classes sont allégées par les dernières lubies ministérielles, il y a des bonnets rouges sur les têtes et des boîtes de chocolats vont de mains hydro-alcoolisées en bouches masquées.

C’est la récréation, je suis dans ma salle en train de ranger l’armoire.

« Madame ? Je voulais savoir si la CPE vous avait vu…

-Non, pourquoi ? Tu as fait une bêtise ?

-Moi non. C’est mes parents… Je suis en foyer depuis hier soir. Bon, ça sonne je vais en cours. »

Je suis la prof principale de ce garçon de 14 ans pour la deuxième année. Il a confiance en moi. Je le sais. Le genre de confiance que tous mes élèves ne m’accordent pas. Et là, il est resté très évasif sur un truc majeur dans sa vie, alors qu’il est capable de m’écrire sur l’ENT qu’il est amoureux d’une fille et qu’il ne sait pas comment faire.

Il a l’air de bien aller et de tenir le choc.

Je le retrouve en atelier éloquence sur le midi-deux. Ce n’est pas un atelier dans lequel il est à l’aise, il est plus en retrait que les autres malgré sa nature expansive et volubile. Mais aujourd’hui il est éteint. L’exercice du jour est un travail sur l’émotion. Quatre chaises sont disposées devant le tableau, sur chacune d’elle une étiquette avec le nom d’une émotion. On choisit une chaise au hasard et on doit faire passer son texte avec l’émotion qui y est inscrite, même si le texte ne s’y prête pas du tout.

A. est tombé sur « triste ». Je peux vous dire que son récit de la course poursuite entre Hulk et la police américaine vous aurait fait un nœud à l’estomac.

14 heures: français avec lui. la classe est en demi groupe. Tous sont occupés sur leur plan de travail. Je vais m’asseoir à côté de lui.

-Tu me racontes ?

-J’ai pas envie d’en parler y’a rien à dire.

-Comment tu te sens ?

-ça va.

-Tu as bien dormi là bas ?

-Oui, j’ai retrouvé des collègues, les éducateurs sont gentils.

-Il s’est passé un truc dans le quartier ?

-Non c’est pas ça. C’est mes parents. Ils m’ont emmené au foyer.

-Ils étaient en colère ?

-Mon père, il a répété des choses. Je m’en fous. ça n’existe plus, j’y retournerai plus jamais.

-Attends, tu es en colère. Je le comprends, il faut du temps.

-Non, non. Il est allé trop loin cette fois. Ce qu’ils ont fait…

-Ils ont fait quoi?

-Ils ont pris mes affaires, ils m’ont déposé devant le foyer et ils sont partis. »

Il m’a ensuite raconté ce qui s’était passé avec son père. Son récit, d’une grande violence, est raconté d’une voix blanche, comme si lui-même n’avait pas vécu ce qui s’était passé.

« J’entends tout ce que tu me dis. C’est horrible. Il va falloir du temps pour réparer…

-Ils m’ont laissé tout seul devant, Madame, et ils sont partis. Ils m’ont laissé là-bas. »

Je sais, mon grand, je sais.

Et cette distance respectueuse qui nous oblige à rester à côté l’un de l’autre parce que je suis son professeur et lui mon élève.

Je lui ai laissé mon numéro de téléphone.

« Tu ne le donnes à personne, n’est-ce pas ? S’il y a quoi que ce soit. Tu écris ou tu appelles.

-Promis. Merci, Madame »

Et ce « Madame » qui fend mon cœur de mère.

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