« Mais ils arrêtent pas de dire que je suis un garçon manqué. »

Rebelle par Annie Leibowitz

Projet presse au CDI. Les 4e sont tous là sauf Sarah. Ils s’installent autour des tables et écoutent les explications de la prof doc sagement.

Sarah passe la porte comme un boulet de canon, les joues en feu et les poings serrés. Elle ne va pas s’asseoir avec les autres mais sur les fauteuils du fond.

« Euh tu ne vois pas qu’on est autour des tables ? demande ma collègue.

-Laisse, je m’en occupe. Je te laisse le groupe. »

Sarah est arrivé en cours d’année. Elle vient d’un collège privé. En général, les élèves ne reviennent pas chez nous pour la beauté du cadre.

Elle a les cheveux toujours attaché en queue de cheval, elle est très sportive et cet état d’esprit rejaillit sur son travail. Ce n’est pas tant par esprit de compétition que par opiniâtreté qu’elle accepte de refaire les exercices. Elle a 16 de moyenne en français mais à chaque fois que je lui rends une copie, on dirait que je lui fais une fleur. « Je comprends pas, moi, normalement je suis nulle en français. » C’est le genre de fille que j’aurais suivi comme une ombre à son âge. Très charismatique, fort caractère. Donc, quand je la vois dans cet état je me dis qu’elle a appris une mauvaise nouvelle.

-Qu’est-ce qu’il se passe?

-Rien. Mon père vient me chercher, je m’en fous. Je veux pas en parler.

-Je vois bien que tu es en colère. Tu ne veux pas me dire contre qui?

-C’est eux là ! J’en peux plus ! Mattéo et Wadir.

-Qu’est-ce qu’ils t’ont fait?

-Ils n’arrêtent pas de dire que je suis un garçon manqué.

-Mais qu’est-ce que ça peut te faire qu’ils pensent ça ? ça ne veut rien dire cette expression en plus ! »

Je crois que c’est l’ado de 14 ans qui est toujours cachée quelque part qui lui a posé cette question. Dans ma tête ça donnait « Attends mais une fille comme toi, avec ton caractère, ta force de vie, droite dans ses baskets, comment elle peut se laisser abattre par deux petits mecs qui font une tête de moins? »

-Là on était sur le terrain. J’étais la seule fille démarquée et ils ont fait exprès de ne pas me faire la passe! Ils rigolaient en plus. ça me rend folle ! J’en ai marre, j’en peux plus, là. Je fais du rugby et alors ?! »

Et alors rien. Si ce n’est que c’est extrêmement violent de se sentir rejeté pour qui on est. La norme est tellement figée, tellement contraignante que le moindre écart vous éclate à la figure.

Et c’est très dur d’être une ado qui ne correspond pas à ce qu’on attend d’elle. Sarah fait du rugby entre autres sport, elle aime être en survet’ et en baskets, les mains dans les poches et son sac à dos gris vissé au dos. Elle est drôle, fine, vulnérable par certains aspects. Il lui faudra du temps pour prendre conscience d’à quel point c’est une richesse.

Aujourd’hui, j’ai 34 ans et peu sont les gens avec lesquels je me sens autorisée à être pleinement moi-même. Il faut que ces gens-là aient vu autrement qu’avec les yeux. Ce sont ceux dont on sait que la distance et le silence ne change rien ni à ce qu’ils sont ni à ce qu’ils ressentent, et qu’on retrouvera toujours avec le plaisir du premier jour.

« Ecoute-moi. Tu es en colère et tu es blessée. Plus tard, tu vas te calmer et tu vas repenser à ce que je vais te dire maintenant. Tu es belle, intelligente et forte. Et ça peut faire peur, ou du moins déranger. Tu te rappelles quand hier tu me disais que le subjonctif c’était trop bizarre. Qu’est-ce que je t’avais répondu ?

-Qu’il est pas bizarre, c’est juste qu’on n’a pas l’habitude de le fréquenter.

-Exactement. Parfois, ce qui est différent fait peur mais en réalité c’est parce qu’on est différent qu’on vaut la peine d’être connu. »

Et le rouge des joues est monté un plus haut. Alors elle retient son souffle et détourne le regard, il ne faudrait pas leur donner le plaisir de la voir pleurer.

-Tu veux rejoindre le groupe ou je te laisse là ?

-Je veux bien rester là.

Elle a pris un Okapi et quelques minutes après, son père est venue la chercher parce que pour aujourd’hui, le collège c’était trop dur.

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