Ma main dans ta main

Robert Doisneau, Retour à l’école

-Alors, le 9 juin c’est votre conseil de classe. Ensuite on passera aux vœux d’affectation pour la rentrée. Oral le 2 avant cela. Et puis le brevet est tard cette année, vous le savez. Avant de le passer, le premier tour des affectations sera passé et vous aurez normalement votre dossier d’inscription pour la rentrée prochaine. Pas de départ en vacances avant la fin du brevet et l’inscription, d’accord les Globe trotters?

Devant moi, des visages fermés, des regards inquiets et quelques têtes baissées. Mais surtout un lourd silence.

-ça va les enfants ?

Silence.

-c’est stressant cette fin d’année?

Kaïs, qui attend de se mettre au travail depuis septembre parce qu’il a préféré vivre la Vida Loca pour cette dernière année, murmure:

-Ouais, quand même un peu.

Ils le savent, les jeux sont pratiquement faits. Le conseil de classe est dans un mois; le deuxième brevet blanc est corrigé. Et la fameuse pression qu’on leur met depuis deux trimestres et demi semble les faire ployer sous son poids tout à coup.

Quand je les vois avec leur physique approximatif d’ados en cours de téléchargement, je ne peux m’empêcher de me demander quels adultes ils seront.

J’écoute beaucoup de podcasts qui parlent de création et de la vie d’artiste. Tous racontent la même chose: l’école ne les a jamais compris ou a voulu les caser dans des filières à des années lumière de leur envie et de leur talent. La fameuse conseillère d’orientation tout droit sortie d’un clip de Black M les fait encore trembler. Et à chaque fois, je sens mon estomac qui se rétracte. Et ça me rend si triste.

L’école n’est sans doute pas une fabrique à artistes, ce n’est pas sa vocation. Mais elle n’est pas non plus censée tuer les rêves.

-Je sais que c’est stressant. Mais vous allez enfin quitter le collège, démarrer le lycée et votre vie de jeunes adultes. C’est stimulant aussi, non ? Vous allez faire des choix et commencer à construire quelque chose.

Et toujours ce silence.

Alors le doute s’empare de moi. Au milieu des remontrances, des secouages en bonne et due forme, des plaintes sur le niveau, sur le manque de curiosité, la persévérance qu’il faut acquérir, des encouragements, des plannings de révisions, des leçons de grammaire et des sujets de rédaction, des piles de livres sortis de la réserve et des plans de travail imprimés le matin… n’ai-je pas oublié de leur dire d’oser rêver ?

-Hey, je vous ai répété qu’on était ensemble cette année, je ne vous laisse pas tomber. Vous le savez ça ?

Et un sourire timide se dessine.

5 réflexions sur “Ma main dans ta main

  1. La question de qui prend la décision d’orientation me semble un point important dans ce que vous décrivez. Dans la plupart des établissements, c’est le chef d’établissement, sur proposition du conseil de classe, qui décide de l’orientation.

    Mais comment responsabiliser élèves, parents, les mobiliser sur leur parcours de formation si la décision d’orientation ne leur appartient pas ? Si la décision est prise par d’autres, un chef d’établissement par exemple, elle ne pourra être que subie, en particulier pour ceux qui sont les plus en difficulté.

    Changer ce paradigme veut dire que très tôt dans la scolarité, la question de la propre responsabilité de l’élève doit être travaillée en cohérence : lui (et à sa famille) donner les moyens de faire des choix les plus éclairés.

    C’est aussi prendre en compte le développement (à vitesse variable) de la maturité chez l’adolescent. Ce qui est difficile à accepter au mois de mai devient plus évident en octobre, lors de réorientations encore possibles… D’autre part, nous avons tous en exemple des parcours d’élèves pour lesquels la communauté éducative n’aurait pas parié un euro… Nous (professeurs et direction) ne sommes pas des devins infaillibles.

    Et puis, que connaissent vraiment les enseignants du collège des réalités des lycées ? Certains ont exercé il y a peu dans ceux-ci, mais la plupart n’ont connu le lycée que durant leur année de stagiairisation…

    J’ajouterai ce paradoxe : les parents dans la vie usuelle ont toute autorité sur leur enfant, y compris pour les questions de santé, à tel point qu’il faut parfois des décisions de justice pour leur enlever certaines responsabilités. La décision d’orientation prise par un chef d’établissement échappe à cela. Si je ne me trompe pas, c’est le seul domaine où cela est vrai…

    Question subsidiaire : n’est-ce pas aussi reposer la question de l’autorité de l’enseignant ? J’ai le souvenir que certains se sont sentis dépossédés de cette autorité quant ce choix de la décision d’orientation est revenu aux familles…

    Je préfère un jeune qui nous dira, j’ai été un élève en difficulté dans mon collège mais j’ai été soutenu, conseillé, accompagné dans mes choix plutôt qu’un autre, tout autant en difficulté mais qui exprimera son sentiment de rejet, d’exclusion. Car il y a aussi cette question dans la décision d’orientation, le sentiment d’être privé de ce qui appartient à un autre milieu…

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    1. De savoir que vous passez par ici, me rend à la fois très heureuse et très impressionnée. J’espère parvenir à vous faire une réponse structurée et digne de votre commentaire.
      Tout d’abord, je ne peux que souscrire à ce que vous dites. Je n’ai finalement jamais testé le dispositif dont vous parlez car je n’avais pas de troisième et au moment ma première année de professeure principale de troisième nous avions repris la main sur les orientations.

      A ce moment-là, je crois que deux arguments sont ressortis:
      – palier à la déscolarisation d’un mauvais choix d’orientation
      – redonner du poids à la parole du corps éducatif.

      Vous répondrez sans doute, que si le corps éducatif a tant besoin de retrouver de la densité il devrait se questionner lui-même plutôt que de faire peser cela sur les élèves.

      Sans doute.

      J’espère cependant les avoir suffisamment accompagné toute l’année pour que l’échéance qu’ils doivent affronter ne soit pas une surprise. J’espère leur avoir donné les clés et les conseils pour qu’ils fassent des choix éclairés en amont du conseil du 3e trimestre.

      Cela n’est que la deuxième année, nous verrons avec le recul si nous avons eu tort. Mais votre dernière phrase résonne et raisonne fortement.

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      1. Je vous suis depuis quelques temps déjà et je sais l’engagement et le lien que vous avez avec vos élèves…
        Cette question (de qui prend la décision d’orientation) est symbolique pour moi de ce que devrait être notre école et du rôle de ces différents acteurs… Nous pourrions développer longtemps là dessus…
        Petit nota : la déscolarisation la plus forte se trouve dans les lycées professionnels… et en particulier dans les filières « subies » par les élèves

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