Le cœur en miel

Dernier conseil de classe pour la troisième dont je suis professeure principale. Comme l’année dernière, j’ai voulu que la synthèse des bulletins soit plus personnelle et qu’elle marque à la fois la fin d’une époque et le début du nouveau chapitre de leur vie.

Je ne sais pas si, quand je les leur ai lues, ils ont entendu que je leur disais à chacun au revoir et que ça avait été une grande fierté de les accompagner cette année dans leur moments de réussite mais aussi dans les batailles qu’ils ont dû livrer contre certains démons.

Sandro est arrivé d’Amérique latine l’année dernière. Sa mère et lui sont des réfugiés politiques. Elle était médecin dans son pays d’origine, aujourd’hui elle fait des ménages.

Il avait une telle colère en lui quelques mois en arrière qu’un jour, sans qu’il ne sache expliquer pourquoi il a démonté la porte des toilettes.

Il a eu pas mal de problèmes de comportement à gérer et il m’apparaissait comme un animal sauvage farouche.

J’avais du mal à me lier avec lui.

Un jour, pendant que les autres faisaient leur travail, je me suis assise à côté de lui et je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi il faisait toutes ses bêtises.

-Tu veux bien me raconter ce qui s’est passé ?

Je n’ai rien dit de plus et j’ai attendu. Je me suis dit qu’il resterait prostré dans son silence, il n’avait aucune raison de se livrer à moi. Et puis:

-Je sais pas pourquoi je fais ça. J’étais en colère, très en colère.

Et tout en parlant, il serre les poings.

-C’est dur d’être en France, non ?

-Oui… Moi, je veux retourner chez moi ! Je veux voir mon père, faire mes études là bas.

-Je sais. Mais pour le moment c’est impossible. C’est nul, je suis tout à fait d’accord avec toi. Mais…ce qui va se passer c’est que si tu continues comme ça, tu vas avoir des problèmes encore plus gros à gérer. Tu as des raisons d’être en colère mais regarde aussi autour de toi, tu n’es pas seul.

Il y a S qui arrive du Maroc après un transit par l’Espagne qui redouble sa 3e pour avoir le niveau d’aller en seconde générale, il y a H arrivé il y a quelques mois et qui a appris le français en quelques semaines comme si elle était née avec, il y a A, arrivé d’une autre académie, qui était encore déscolarisé en octobre. Il y a ceux qui ont toujours été là et aux côtés de qui tu marches chaque jour.

Les racines poussent dans toutes les terres tant qu’on y fait attention.

Puis les semaines ont passé, il s’est calmé puis moins et a connu des hauts et des bas.

En février, on l’a reçu avec sa mère pour son Entretien d’orientation. Les notes sont correctes mais il ne montre aucune combativité et ne sait pas ce qu’il veut faire. Il répète qu’il veut rentrer, qu’il sait qu’il devrait faire plus d’efforts mais… Sa mère lui répète ce que probablement elle lui répète tous les jours qu’il doit travailler à l’école, faire des études et avoir un bon travail.

Elle pleure en lui parlant. Ma collègue d’espagnol qui est venue adorablement faire la traduction me regarde avec une boule dans la gorge.

Et quand tout à coup, il s’effondre…

On s’est toutes regardées: elle, la cheffe et moi. Je ne sais pas comment j’ai contenu mes larmes ce jour-là. Mais je n’oublierai pas cet entretien, ni aucune de nous je pense.

Il y a des êtres qui vous touchent en plein cœur.

Petit à petit, il s’est apaisé.

Il est souvent venu regarder ses notes avec moi, me parler des problèmes qu’ils rencontraient avec ses professeurs, me montrer son texte pour l’oral.

Et hier, quand je lui ai remis la décision du conseil de classe. Il m’a regardé avec un sourire qui disait « Aloorss? »

Et je pense qu’il a vu mes molaires tant j’étais heureuse pour lui.

A la fin du cours, il a attendu que la salle se vide. Il faisait des ronds de jambes et semblant de ranger son sac.

-Madame, je voulais vous dire merci. Vraiment.

-Merci pour quoi ?

-Pour la seconde générale.

-Je n’ai rien fait, moi. C’est ton travail. Je suis très fière de toi. Tu es content ?

-Oui, et je suis content pour ma mère.

-Maman c’est pour toi qu’elle souhaite le meilleur, alors sois aussi content pour toi, d’accord ?

Il y a des liens que l’on tisse, sans trop savoir comment ni pourquoi, d’un fil qui, malgré la distance et le silence, ne pourra jamais être rompu.

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