Où j’ai eu le sentiment qu’ils m’avaient trahie

J’ai écrit ce texte, il y a un moment. Je l’ai laissé non publié parce qu’il ne me plaisait plus. Mais il est là dans les brouillons, ça ne coûte rien de le laisser sortir.

Cours normal avec les quatrièmes. Dernière heure de la matinée, j’ai faim mais c’est pas grave puisque c’est avec eux que je finis la matinée.

Ils arrivent dans une de ces énergies ! Rien qu’à leur manière de passer la porte, ça décoiffe.

Bon, c’est bruyant, je lève un peu la voix manière de rappeler qu’on est en classe et je leur demande de s’asseoir comme à chaque fois. Et là, je vois certains d’entre eux rester debout et d’autres faire des squats statiques mais qui ne posent pas leur derrière sur la chaise. Remake d’un jeu d’il y a un ou deux ans.

-Punaise, on est repartis sur les jeux débiles les enfants, là ? C’est bon, merci, HAHAHA c’est très rigolo, aller on s’assoit et fin de l’histoire.

ça m’a pris quoi ? une minute de retrouver le calme. Je suis restée calme, je n’ai pas crié. Un soupçon d’arrogance pointe un peu au fond de moi, je dois l’avouer.

Je leur explique que ça me dérange de les voir obéir à un simple mot de celui qu’ils ont choisi comme alpha du groupe sans se poser de questions, que ça ne les rend pas malins loin de là et qu’en plus ils vont s’attirer des problèmes.

Eux ne m’expliquent pas qu’ils n’en ont rien à faire de mes réflexions sur les rapports de domination et les dynamiques de groupe mais ils font bien illusion.

On commence la correction du contrôle. Je l’avais corrigé la veille et c’est un devoir que j’avais construit comme un mini brevet. Il est plutôt raté, je sais quels points exactement je veux qu’on revoit ensemble en me disant si ça c’est acquis en fin de quatrième, ce sera vraiment du temps gagné pour l’année prochaine.

Je prends le relou de service qui bavarde et le mets devant moi, collé à mon bureau. Depuis qu’il s’est fait renvoyer de son collège privé (c’est à se demander qui paie de l’établissement ou des parents tellement ils nous reviennent en boomerang), il a retourné la classe. C’est lui, l’alpha en question.

Je commence ma correction et, je ne sais pas, cette histoire de narrateur et de focalisation qui n’est pas acquise doit vraiment m’inquiéter parce que…je n’ai rien vu venir.

-Madame, vous ne trouvez pas qu’il fait chaud? demande Alpha Blondy et sa décolo (ratée)

Je n’ai pas le temps de répondre que je vais ouvrir la porte, que je vois mes quatrièmes se coucher sur la table comme s’ils étaient tombés raide mort.

Je ne peux m’expliquer la fureur qui est montée en moi à ce moment.

C’est puissant la colère et c’est difficile à apaiser.

J’ai hurlé, franchement je n’ai pas d’autres moi, j’ai ramassé tous les carnets, collé des retenues à tire la sonnette avec double tarifs pour Alpha Blondy et je leur ai passé un savon.

Ils ont recopié une correction magistrale où je n’ai donné aucune explication dans le silence absolu et avec un travail à faire débile pris dans le manuel alors qu’on ne s’en sert jamais.

Comment, eux, pouvaient-ils me faire ça, à moi ? Je me suis sentie trahie.

C’est ma classe favorite, il y en a toujours une. Celle avec laquelle vous faites le plus de projets, celle que vous attendez en vous disant que la journée est forcément cool parce que vous les voyez.

Ceux pour qui je travaille tant et dont je parle depuis 9 mois ici, eux-là, ils m’ont remis à ma simple place de prof. Et d’un coup j’étais une parmi d’autres sans distinction. Et ça a piqué fort.

Ils sont venus s’excuser un peu maladroitement:

-Madame, on voulait pas vous fâcher… On a vu ça sur TikTok, ça nous a fait rigolé… bon pas vous… mais vraiment, désolés.

-Faire ça la semaine où je remplis les bulletins n’est pas malin. Mais bon nous verrons. Bonne journée.

Une muraille s’est dressée entre eux et moi. Une muraille que j’ai dressé parce que j’ai encore beaucoup à apprendre sur ma façon de gérer la colère et la frustration.

Je vous préviens ma psy et moi on fait un break, du coup, je continue ma psychanalyse ici.

ça n’avait en effet rien à voir avec moi et tout avoir entre eux. Parce que l’adolescence a pour principe même de rendre folle toute figure qui représente l’autorité et que c’est sain aussi de la remettre en question même si, bon sang, c’est pénible quand c’est vous qui en faites les frais.

Bref, j’ai repoussé l’écriture des bulletins de 48h histoire de ne pas saborder 3 mois de progrès continus et j’ai téléchargé TikTok pour comprendre de quoi ils parlent ces idiots et pouvoir déconstruire un peu les images qu’ils « swipent » à longueur de soirées.

Je me rappelle en écrivant ces lignes la réplique tellement rude mais vraie de Nadiya qui ricanait quand certains élèves espéraient que je n’obtienne pas ma mutation:

-Aller aller ! Vous pleunichez « Mme R.. gnagna », un été au soleil et oubliée Mme R !

Et c’est bien normal.

N’empêche, moi, je n’oublie rien.

3 réflexions sur “Où j’ai eu le sentiment qu’ils m’avaient trahie

  1. Je ne suis pas d’accord avec Nadia.
    Des professeurs qui n’ont ont fait grandir, qui nous ont fait changer, que nous n’oublieront pas, même quand ce sera trop tard… Il y en a.
    Tel Madame Delors, professeur de français au collège de St Clement, tel M. Dufoix, professeur d’histoire Géo au collège de St Clement, puis au lycée agropolis… L’ayant croisé cette semaine, les émotions, le sourire nostalgique et les larmes dans les yeux m’ont empêché de dire à cet homme quelle inspiration il avait été.
    Mme R. Ne sera pas oubliée après un été….

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