quand ça fout les boules

Je rentre en salle des profs à la récré, je salue le type qui recharge la machine à café et les distributeurs et là il me sort:

« Alors, bientôt les vacances ? »

Je suis prof depuis presque 7 ans et cette phrase peut encore fiche ma journée en l’air. J’ai plus la patience. Un peu comme avec les homophobes et les misogynes tous décérébrés du zgeg, les racistes qui n’ont pas remis en question leurs croyances depuis les Croisés parce que ça pourrait remettre en cause des privilèges ancestraux: j’en ai ras la culotte. Mon job c’est d’éduquer les jeunes, de leur montrer qu’une voie autre que celle enseignée par leur famille existe, qu’ils ont le droit de tout remettre en question, de réfléchir. Mais les adultes !

Alors je ne lui ai pas dit tout ça au type de la machine. Je me suis contentée d’un:

« Non, c’est encore un peu tôt. »

Ma mère qui ne travaille pas, enfin, devrais-je dire qui n’a pas d’activité salariée reconnue par les CSP de l’INSEE, a entendu toute sa vie. « Mais toi, ça va. T’as pas de raison d’être fatiguée. Je veux dire tu branles quand même rien de la journée. » Faut dire qu’elle avait le toupet d’avoir les ongles faits, ça en dit long, n’est-ce pas ?

Mon père m’a souvent répété : « les politiques passent leur temps à imaginer que les gens truandent la caf et les impôts. Comme ce sont tous des voleurs, ils imaginent que tout le monde fait comme eux. »

Si je transpose son adage, je pourrais penser que comme tous les gens branlent dans leur bureau, derrière leur ordinateur, ils pensent que tous les autres sont des branleurs.

Pardon, la colère me rend grossière.

Mais ce matin, en passant dans le couloir, j’ai vu ma collègue d’Histoire passer le balai dans sa salle et nettoyer les tables avec du sanitol qu’elle avait acheté parce que le personnel de ménage (surmené) est en sous-effectif et ne passe plus dans toutes les salles; mon collègue de maths surveiller la cours de récré parce que la vie scolaire n’a pas assez de surveillants parce que les contrats aidés ont été supprimés. J’ai reçu des mails de collègues à des heures où la plupart des gens ont atteint le sommeil paradoxal. Ma jeune collègue de lettres (oui j’ai des collègues jeunes maintenant) disait « je n’ai pas travaillé ce week-end, j’étais tellement fatiguée. Je le paye en soirées de correction toute la semaine. »

Vendredi soir, deux collègues et un directeur d’école du quartier voisin ont été agressés verbalement et physiquement parce qu’un père d’élève n’a pas supporté qu’on dise que son fils avait besoin d’une aide psychologique. La réaction du rectorat a été « n’exercez pas votre droit de retrait, c’est inutile. On donnera une mutation aux collègues concernés. » ça ne suffisait pas que les dealers utilisent l’école comme dépôt click and collect depuis des semaines.

Je ne vais pas vous raconter mes journées au détail près mais pour vous donner une idée : jeudi mon réveil sonnera à 5h30, je vais au collège une heure plus tôt pour tutorer un 5e en perdition. Je fais deux heures de cours. Je cours ensuite dans toute la ville pour visiter mes 3e en stage dans leur entreprise. Je rentre en espérant avoir le temps de manger avant de refaire cours. Puis j’ai trois rdv parents non francophones pour parler de l’orientation de leurs filles allophone. Je n’aurai fait que trois heures de cours. Je ne travaille en effet que 18h d’après mon emploi du temps.

« Ah oui mais c’est pas tous les jours comme ça quand même ! »

Je ne sais pas, hier, j’ai fini à 17h35, je ne suis pas rentrée chez moi avant 19h, j’ai vu mon fils une heure avant de le coucher.

Avant les vacances, j’avais conseil tous les soirs de la semaine, je n’ai pas dîné une seule fois avec lui.

Samedi matin, j’ai parlé à la moitié des parents de la classe dont je suis PP parce que la remise des bulletins ne peut pas se tenir à cause du covid.

« Ah oui mais c’est toi ça. Tu te l’imposes ! Crois-moi que dans l’école du voisin du tonton de mon arrière cousin au 4e degré, il y a un prof, et ben ça fait longtemps qu’il est absent. »

la bêtise humaine est épuisante car sans limite.

Il y a des jours où on a envie de se rouler en boule sous la couette et de hurler la tête dans son oreiller je vous jure.

Alors si « derrière chaque mec un peu conscient il y a une féministe épuisée », je ne vous raconte pas ce qui se cache derrière celui qui pense « ah ouais, mais moi prof, j’aurais jamais pu. »

Mais quand un jeune vient voir un prof et lui dit « je ferai bien prof moi. Mais je sais pas, je suis pas sûr. » Vous savez ce qu’on lui répond ?

« Mais si ! Tu vas voir c’est le plus beau métier du monde… »

Allez, respire, et rappelle-toi pourquoi tu fais ça.

Les vacances

Nous autres, professeurs, n’avons pas le droit d’être fatigués parce que nous sommes « toujours en vacances (tas d’feignants) ». J’ai l’habitude d’entendre depuis 5 ans: « Alors, en vacances ? / Bientôt les vacances ? Déjà les vacances ? » Je ne vais pas me justifier encore là dessus, je suis assez grande pour savoir le travail que je fournis et que j’ai des raisons d’être épuisée au bout de la 7e semaine.

Jeudi après-midi, une de mes classes de 5e est particulièrement bavarde et agitée et au bout du 20e rappel à l’ordre je lâche un « Heureusement demain c’est les vacances, je suis épuisée! »

C’est la première fois qu’un élève me répond:

« Mais Madame, pourquoi vous êtes fatiguée vous avez 10x plus de vacances que mes parents ? »

et l’épuisement aidant:

« Tes parents, contrairement à moi, ne te supporte pas toute la journée. »

Bon. Niveau bienveillance on repassera…

Que mes élèves aient parfois des remarques déplacées, j’ai l’habitude, c’est dû au climat que j’ai instauré dans ma classe. Je leur parle très librement, je ne leur mens pas, leur explique pourquoi je m’absente, quand je reviens, je leur dis quand j’aime un texte, etc. Je leur donne un peu de ma vie pour qu’ils aient confiance et me suivent partout où je veux les emmener. ça marche, j’en ai encore eu la preuve jeudi , on y reviendra une autre fois.

Mais c’est à double tranchant parce que la parole libre, j’en fais parfois les frais.

Là, que J-J me balance ça en pleine poire j’avoue ne pas l’avoir vu venir. Je ne lui en veux pas parce que c’est un garçon adorable par ailleurs et que je n’ai aucun problème avec lui.

Mais sachez, amis parents, que vos enfants sont le miroir de votre foyer. A leur façon de parler, de dire ou non bonjour, dans leur façon de réagir les uns avec les autres, et dans les phrases qu’ils sortent parfois très naturellement parce qu’on en parle à table à la maison, nous savons beaucoup de ce que vous pensez vraiment. Nous savons pour qui vous votez, nous savons ce que vous mangez, si vous mangez bien, si vous vous occupez d’eux, si vous leur avez appris à se laver, même si vous leur dites « je t’aime ».

Là, j’ai appris une chose sur la famille de JJ hier, que sûrement à table ou ailleurs, on doit dire que quand même « ils en foutent pas une rame soit ils sont en vacances soit ils sont en grève. »

On sait.

Tout.

Clap de fin

Les fin d’années ont toujours ce goût d’aigre-doux. La chaleur, le soleil, la fatigue accumulée, le stress aussi, nous amènent doucement vers les vacances. Mais c’est aussi une période où le temps s’étire et où on doit se dire au revoir.

Même pour les profs qui restent en place je pense que la fin d’année à cet arrière-goût de mélancolie. On a passé une année avec ses classes, on a construit une relation et même si on en retrouvera certains, ce ne sera plus jamais pareil. Une page se tourne et il faut y mettre un point final.

Ce n’est pas si facile.

Les premiers à qui j’ai dit au revoir ce sont mes élèves. Ils savent que je ne serai pas là l’année prochaine et ils ont la gentillesse de me faire croire que ça les rend triste. Les derniers jours ils ne restent que les plus chevronnés. « On est venus juste pour vous dire au revoir ». N’est-ce pas la phrase la plus touchante qu’on puisse entendre ? La sonnerie de la dernière heure de cours retentit. Ca y est c’est fini. J’aimerais les prendre dans mes bras et leur dire qu’ils ne doivent pas changer et que je leur souhaite de devenir les adultes formidables qu’ils sont déjà en germe. Mais la pudeur et la distance respectueuse sont là. On se dit « à bientôt ». « Peut-être qu’on vous retrouvera au lycée Madame ! »   Seul E. qui quitte l’établissement me demande « On peut se faire la bise ou pas ? » Et pourquoi pas !

Ensuite, c’est le brevet, les corrections. Enfin,  les réunions s’enchaînent pour préparer la rentrée qu’on ne fera pas. On participe parce qu’on a quand même été là toute l’année et qu’on a encore des choses à dire.  Et puis ce sont les dernières heures de travail avec les collègues alors…

Aujourd’hui ce sont les vacances. Je ne réalise pas réellement, ma tête est encore dans l’affectation à venir, la commission n’a lieu que lundi prochain. A ce moment-là je serai vraiment en vacances.

J’ai eu une magnifique surprise lors du pot de départ, mes collègues de lettres nous avaient écris (car nous sommes deux à partir) un magnifique poème qu’elles ont eu le courage de lire devant tout le monde. Merci à elles pour ce merveilleux cadeau, merci de nous conforter dans l’idée que pendant une année on a été une équipe et de dire si sincèrement et si gentiment qu’on va leur manquer. Elles vont terriblement me manquer.

Ce collège va me manquer, j’y ai effectué deux années de remplacement, non consécutives et j’y ai été très heureuse.

Pas facile de partir mais de nouvelles aventures nous attendent.

Il est 13h30, le pot de fin d’année s’éternise mais il est temps de partir. On dit au revoir, on s’embrasse, on se promet de se donner des nouvelles vite, de venir aux repas, de ne pas s’oublier.

Mon casier est vide et bonus cette année j’ai pensé à rendre mes clefs.

Seule sur le parking, je jette un dernier regard à cet endroit que j’ai aimé et parfois détesté.

A bientôt peut-être.

Vivement les vacances 

Demain le réveil sonne à 6h15. Départ à 7h. Quatre heures de cours dont deux avec les 4e. Une pause dej d’1h30 et puis 1h30 avec les 5e. Ensuite je pars pour le 2e collège à 25kms du premier. Conseil de classe à 18h. Avant il faut que je finisse de corriger deux paquets de copies. Retour probable à la maison si pas d’accident sur l’autoroute 20h15. Bébé dormira déjà et moi certainement peu après lui.

Et ce ne sera pas encore vendredi…

La fin du premier trimestre est interminable. 

Ok.

« Prenez une nouvelle feuille, on va faire de la méthode pour la lecture d’oeuvre.

-Madaaaame, je n’ai plus de feuille…

-Non mais c’est une plaisanterie ! Vous me rendez hystérique avec ça ! Bon sang, combien de fois on a eu cette discussion ? On fait le plein de feuilles chaque semaine ! Et si on n’a pas de tête alors on prend la ramette en entier ! MADAAAAMMME J’AI PAS DE FEUILLE… Non mais je ne suis pas votre mère à la fin ! Il faut que je fasse comme avec les 6e ? Vous rappeler que vous devez avoir une pochette avec des feuilles de toutes sortes ! Vos voisins ne sont pas fournisseurs officiels de la classe ni Papeterie Générale ! Alors si tu n’as pas de feuille tu n’as qu’à écrire sur la table. Voilà !

-…. »

Je crois que je commence à fatiguer….