« Combats et métamorphoses d’une femme »

Parmi toutes les choses que je raconte ici et qui concernent les élèves, j’avais envie de te parler de ce qui en ce moment « me fait vibrer », moi.

Je déteste cette expression mais elle dit quelque chose des réactions organiques que seul l’art est apte à produire.

Je ne sais pas si ça t’intéresse mais si cela éveille ta curiosité, j’en serai heureuse.

J’ai récemment découvert un auteur dont je n’arrive pas à me lasser et la grande nouveauté c’est qu’il est vivant.

D’habitude, je ne lis que des morts. Et plus la mort est ancienne et plus ils me plaisent. J’ai longtemps pensé que tout avait déjà été écrit, que les plus beaux textes étaient déjà publiés et que toute ma vie ne suffirait pas à les découvrir. Alors les vivants, qu’ont-ils à m’apporter ?

Tout de même… il y a des œuvres qui, il est vrai, racontent des choses que ni Hugo, ni Labé, ni même Rostand n’auraient pu écrire tant elles sont éloignées de leur époque.

Delphine de Vigan ou Sorj Chalendon m’ont été mis dans les mains accompagnés d’un sourire qui disait « Vas-y, fais moi confiance. »

Celui-là, je l’ai découvert toute seule et j’aimerais le laisser dans tes mains.

Il s’appelle Edouard Louis. Il a le poignant de Guibert et l’épure de Racine. Une sensibilité extraordinaire et touche sans le savoir à une vérité profonde. J’ai pleuré à la fin de chacun de ses livres. Son style est simple, sans fioriture mais tellement juste.

Je te laisse un extrait de celui que j’ai terminé hier qu’il adresse à sa mère.

Tu me diras ?

« Je ne voulais pas que tu saches qu’à neuf ou dix ans déjà je connaissais le goût de la mélancolie et du désespoir, que j’étais prématurément vieilli par ces sentiments en moi, que chaque matin je me réveillais avec ces questions dans la tête: pourquoi est-ce que j’étais la personne que j’étais? Pourquoi est-ce que j’étais né avec ces manières de filles, ces manières que les autres identifiaient, et ils avaient raison, comme la preuve de mon anormalité? Pourquoi est-ce que j’étais né avec ce désir pour les autres garçons et pas pour les filles comme mon père et mes frères? Pourquoi est-ce que je n’étais pas quelqu’un d’autre? La fois où, plusieurs années après tout ça, au cours d’une dispute je t’ai dit que j’avais détesté mon enfance, tu m’as regardé comme si j’étais fou et tu m’as dit: Mais tu souriais tout le temps!

Aujourd’hui, je regarde cette photo et je contemple ton sourire radieux. Elle est prise dans une salle de cinéma où, je crois, tu ne portes pas le masque de mon enfance. J’espère que j’en verrai d’autre. Tu es toujours très belle. »

Edouard Louis, Combats et métamorphoses d’une femme (2021)

(Edouard et sa mère)

2 réflexions sur “« Combats et métamorphoses d’une femme »

  1. Je ne connais pas du tout cet auteur. Belle page. Plume intrigante. J’aime comment il parvient avec agilité, limpidité et clarté à traduire le trouble de l’âme. Un immense merci chère Juliette de me donner envie d’élargir ma culture littéraire.

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